Le forex en ébullition

Les soubresauts actuels sur le marché des devises aiguisent l’appétit des traders. État des lieux et présentation des principales stratégies d’investissement

Par Julie Zaugg

Un climat incertain 

Un dollar qui atteint des sommets, une livre sterling qui a subi un mini-crash fin septembre et un euro passé en dessous de la parité avec le dollar et le franc… Le marché des devises a rarement connu une telle agitation. Pour l’investisseur averti, ce contexte présente de nombreuses opportunités.

De l’avis de tous les experts, une tendance domine actuellement le marché des devises : la force du dollar. Patrick Reid, le cofondateur de The Adamis Principle, une société de conseil britannique spécialisée dans le Forex, y voit un effet de la politique de la Fed, la Banque centrale américaine. « Elle a augmenté ses taux d’intérêt plus rapidement et de  ses façon plus agressive que homologues dans d’autres pays », note-t-il. Valeur refuge, le dollar attire en outre les investisseurs lorsque la situation globale paraît incertaine.

Prisé pour sa stabilité, le franc suisse se trouve dans une situation similaire. Le pays pourrait toutefois subir cet hiver des pénuries énergétiques liées à la guerre en Ukraine, ce qui aurait un impact sur sa monnaie, selon Christopher Lewis, analyste de la plateforme Daily Forex. Le tableau est plus sombre sur le reste du continent européen. Fin septembre, la livre a atteint un niveau historiquement bas, s’échan-geant à 1,035 contre le dollar. Les marchés réagissaient à une série de coupes fiscales annoncées par le gouvernement. « La crainte est dé-sormais de voir l’inflation croître et le pays s’enfoncer dans une récession qui pourrait durer au moins cinq trimestres », analyse Patrick Reid.

Si l’euro se porte marginalement mieux que la livre, il est néanmoins passé en dessous de la parité avec le dollar, après avoir chuté de près de 10% depuis ce printemps. « la Banque centrale européenne a trop tardé à relever ses taux d’intérêt et le continent va subir une pénurie de gaz russe cet hiver », détaille Patrick Reid.

Parier sur la force du dollar

Peter Trager, un expert du marché des devises qui enseigne à l’Université du Kentucky, conseille aux investisseurs de parier sur la force de la monnaie américaine. « J’adopterais une position longue (ndlr : une position d’acheteur) sur le dollar, face à la plupart des autres monnaies, relève-t-il. Je prendrais aussi une position longue sur l’euro face à la livre car les problèmes du Royaume-Uni me paraissent plus graves et plus durables que ceux de l’Union européenne. »

Cette stratégie, considérée comme la plus basique, est appelée « momentum ». Elle consiste à observer les tendances dominantes sur le Forex et à suivre le mouvement en prenant des positions qui reflètent ce que font les autres investisseurs. « Cette stratégie permet de réaliser des profits importants, sans prendre trop de risques car l’on peut rapidement liquider une position si l’on sent que le vent commence à tourner », explique Richard Levich, professeur de finance à la Stern School of Business de l’Université de New York. Nécessitant une importante réactivité, elle se prête le mieux à des investissements sur le court terme. Dans certains cas, une position est prise et liquidée durant la même journée. On parle alors de « day trading ». On parle alors de « day trading ».

Rester à l’affût

Pour anticiper les tendances sur le marché des devises, il faut suivre attentivement les annonces des banques centrales concernant leur politique monétaire. Une hausse de taux d’intérêt jugée insuffisante, ou au contraire trop élevée, peut avoir un impact immédiat sur une devise. Et dans certains cas, le fait qu’une banque centrale s’abstienne ou cesse d’intervenir est loin d’être anodin : « Quand la BNS a abandonné en janvier 2015 le taux plancher d’un euro pour 1,20 franc, l’effet a été dévastateur », relève Peter Trager. Suite à la suppression de cette limite, l’euro avait chuté brièvement à 0,965 face au franc.

Les monnaies sont très sensibles aussi aux décisions politiques des États, comme les coupes fiscales récemment annoncées par le gouvernement britannique, et aux turbulences géopolitiques, comme celles provoquées par la guerre en Ukraine. Elles réagissent aussi aux indicateurs macroéconomiques, tels que l’inflation, le taux de croissance ou la ba-lance des paiements. La mauvaise santé de l’euro est ainsi en partie due à la ba-lance négative des paiements de l’Union européenne, provoquée par le prix élevé payé pour ses importations d’énergie.

Le cours de certaines devises est influencé par des facteurs qui lui sont uniques. Cela vaut donc la peine d’étu-dier le contexte politique et économique d’un pays avant d’investir dans sa monnaie. Le dollar canadien est par exemple fortement corrélé aux prix du pétrole, étant donné que le pays est un grand producteur d’or noir.

Dénicher les devises sur ou sous-évaluées

Une seconde stratégie, appelée « value », consiste à prendre une position short sur les devises qu’on juge surévaluées et long sur celles qu’on pense être sous-évaluées, dans l’espoir qu’elles retrouvent une valeur juste. « Il s’agit d’une stratégie au long cours qui nécessite une bonne connaissance du marché de devises », note Richard Levich. Le dollar va vraisemblablement rester fort ces prochains mois, mais il ne pourra pas conserver éternellement son niveau actuel. « Au premier signe d’essoufflement, il vaudra la peine de prendre une position courte sur le dollar », souligne Patrick Reid. Un rapport du Fonds monétaire international (FMI) paru en août indique que la monnaie américaine serait déjà surévaluée, de l’ordre de 20%.

Le yuan chinois, la couronne tchèque et la roupie indienne le seraient également, selon Bloom-berg. À l’inverse, la lire turque, mise à mal par l’inflation galopante dans le pays et la politique monétaire peu orthodoxe du président Recep Tayyip Erdoğan, serait sous-évaluée, tout comme le yen. Pour juger si une monnaie est sous- ou surévaluée, la meilleure méthode reste de lui faire passer le test de  la parité du pouvoir d’achat, à savoir de comparer son taux de change  calculé sur la base du prix d’un  panier de biens à celui en vigueur sur les marchés.

Il existe en outre une série d’outils techniques, comme les bandes de Bollinger ou le Relative Strength  Index, qui permettent de déterminer si une devise a été sous- ou sur-achetée. On peut aussi se fonder sur les analyses fournies à intervalles réguliers par le FMI.

Le jeu des taux d’intérêt

Une troisième stratégie, appelé « carry », consiste à parier sur la différence de taux d’intérêt entre deux devises. On achète la devise avec le taux le plus élevé sur la base d’un emprunt effectué dans la devise dont le taux est plus bas. Les profits proviennent alors du différentiel entre ces deux valeurs. Rendue quasiment obsolète par une longue période caractérisée par des taux d’intérêt proches de 0, la stratégie « carry » connaît un net regain de popularité grâce à la hausse des taux d’intérêt décidée par plusieurs banques centrales.

Dans le climat actuel, la paire USD/JPY se prête particulièrement bien à cette stratégie. « Si l’on se fonde sur le taux de rendement de l’obligation à dix ans, il y a un différentiel d’environ 3,5% entre les taux d’intérêt de ces deux monnaies, explique Richard Levich. De quoi réaliser une coquette plus-value. »

Stratégie réservée aux investisseurs aguerris, le carry permet de réaliser une multitude de petits gains réguliers, mais comporte aussi des risques élevés. « On parie sur le fait que la devise avec le taux élevé va encore s’apprécier et que celle avec le taux bas va se déprécier, mais si l’inverse se produit, vos gains s’évaporent rapidement », dit le professeur de finance. Il nécessite en outre de la patience, car les oscillations de taux d’intérêt se comptent en mois plutôt qu’en jours ou en heures. Pour mettre en œuvre une telle stratégie,  il faut surveiller de près les différences  de taux d’intérêt entre les devises. L’outil CME FedWatch, qui fait des prédictions quant aux annonces futures de la Banque centrale américaine, peut s’avérer utile.