UKRAINE

Les firmes suisses face à la guerre

Les conséquences économiques du conflit en Ukraine réservent des fortunes diverses aux entreprises helvétiques. Tour d’horizon.

Par Bertrand Beauté

  • Fondation: 1988
  • Siège: ZURICH (ZH)
  • Revenues: $28.9 BN
  • Effectif: 105,000
  • Stock Exchange:

Le groupe d’ingénierie et d’automation zurichois a été parmi les premiers à cesser  ses activités en Russie. 

« En raison de perturbations de la chaîne d’approvisionnement et d’autres aspects logistiques, ABB a temporairement interrompu la prise de nouvelles commandes et toute activité opérationnelle en provenance et à destination de la Russie, de l’Ukraine et de la Biélorussie. » Dès le mercredi 2 mars, la firme zurichoise annonçait à la plate-forme Swissinfo son retrait de ces différents marchés, de-venant l’un des premiers industriels à réagir officiellement. L’entreprise possède deux sites de production en Russie, qui contribuent à hauteur de 1 à 2% à ses revenus, ainsi que deux succursales en Ukraine, à Kiev et Lviv. 

  • Fondation: 1945
  • Siège: VERNIER (GE)
  • Revenues: $8.29 BN
  • Effectif: 24,000
  • Stock Exchange:

Le spécialiste genevois des dispositifs ophtalmiques poursuit ses activités en Russie. 

À l’heure d’écrire ces lignes, le géant genevotexan des dispositifs ophtalmiques Alcon ne s’est pas prononcé officiellement sur les conséquences de la guerre sur ses affaires. Tout juste sait-on que l’entreprise possède un site de production de lentilles pour la chirurgie de la cataracte à Zelenograd, près de Moscou, ainsi qu’un site en Ukraine. Comme le reste de l’industrie pharmaceutique, Alcon devrait maintenir ses activités dans ces pays, pour des raisons éthiques. 

  • Fondation: 2011
  • Siège: WINTERTHUR (ZH)
  • Revenues: CHF 1.7 BN
  • Effectif: 11,800
  • Stock Exchange:

Le marché automobile mondial pourrait basculer  dans le rouge en 2022 en raison des conséquences de la guerre. 

Dans son rapport annuel, publié  le 2 mars, l’équipementier suisse Autoneum dit s’attendre à ce que  le marché automobile augmente  de 9% en 2022 par rapport à 2021 et que, par conséquent, son chiffre d’affaires progresse dans les mêmes proportions. Problème : ces prévisions ont été réalisées début février, avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Tiennent-elles en-core aujourd’hui ? « Les sous-traitants de l’industrie automobile sont dépendants à 100% des ventes des constructeurs, rappelle Eleanor Taylor Jolidon, coresponsable actions suisses et mondiales à l’Union Bancaire Privée (UBP). Or la crise ukrainienne risque de peser sur les ventes, qui étaient déjà basses depuis le début de l’année en raison de la pénurie de composants. »

À titre d’exemple, Autoneum est un fournisseur de Renault qui a dû quitter en catastrophe la Russie en mars. Le groupe français y possède trois usines d’assemblage, où sont fabriquées 500’000 voitures par an. Le spécialiste suisse de l’isolation acoustique et thermique des voitures a également pour clients les groupes allemands Volkswagen et BMW, qui ont déjà dû stopper temporairement certains de leurs sites de production en raison de ruptures d’approvisionnement de câbles provenant d’Ukraine. Selon une note du cabinet Standard & Poor’s (S&P), publiée le 22 mars, les ventes mondiales de véhicules devraient baisser de 2%  en 2022, contre une augmentation de 4 à 6% prévue avant la guerre.

Par ailleurs, Autoneum possède un site de production en Russie à Riazan, à 200 kilomètres de Moscou, dont le fonctionnement pourrait être perturbé par les sanctions internationales. « Pour le moment, l’impact de la crise en Ukraine sur nos affaires ne peut pas être estimé », conclut Autoneum dans son rapport annuel. 

  • Fondation: 1995
  • Siège: MUTTENZ (BL)
  • Revenues: CHF 4.37 BN
  • Effectif: 18,000
  • Stock Exchange:

Le groupe de chimie bâlois doit composer avec la hausse des prix de l’énergie.

Clariant, l’un des leaders mondiaux dans le domaine des produits chimiques et des pigments pour le textile, a annoncé le 4 mars sus-pendre avec effet immédiat toutes ses activités en Russie. Cela inclut  un bureau de ventes et un laboratoire à Moscou, qui contribuent à hauteur de 2% au chiffre d’affaires de l’entreprise. Clariant possède également un site de production de catalyseurs dans la région ukrainienne de Louhansk, où les combats font rage, qui emploie 146 salariés. Au-delà de ses activités directement perturbées par la guerre, l’entreprise suisse doit également s’adapter à la hausse des prix de l’énergie. L’industrie chimique est en effet l’une des plus énergivores, car elle utilise le gaz et le pétrole à la fois comme sources d’énergie et comme matières premières. En décembre 2021 déjà, Clariant avait dû relever ses tarifs  de 25 à 35% dans la zone EMEA (Europe, Moyen-Orient et Afrique),  afin de prendre en compte la hausse des coûts des matières premières,  de l’énergie et du transport. 

  • Fondation: 1902
  • Siège: ALTDORF (UR)
  • Revenues: CHF 1.1 BN
  • Effectif: 6,900

Le spécialiste des composants élastomères a interrompu la production de son usine ukrainienne. 

Connu pour la fabrication des capsules Nespresso, le groupe uranais Dätwyler produit des composés élastomères pour les industries de l’automobile, de l’alimentation et de la santé, tels que les systèmes d’étanchéité des seringues préremplies ou les fermetures des flacons de médicaments. L’entreprise possède notamment une usine à Malyn,  dans le nord-ouest de l’Ukraine, qui fabrique des composants pour les clients industriels de l’entreprise.  Ce site, où sont employés une centaine de collaborateurs, est à l’arrêt depuis le 24 février. Il contribue à hauteur d’environ 1%  au chiffre d’affaires de Dätwyler. 

  • Fondation: 1807
  • Siège: NIEDERWENINGEN (ZH)
  • Revenues: CHF 3.18 BN
  • Effectif: 13,000
  • Stock Exchange:

La guerre en Ukraine a des répercussions sur l’ensemble du monde agricole, avec une flambée du prix des céréales et des engrais. 

Lors de la présentation des résultats annuels début mars, la direction du  fabricant de machines agricoles Bucher Industries s’est voulue rassurante : le conflit en Ukraine ne constitue pas une menace directe pour la santé financière de l’entreprise. L’an dernier, Bucher a totalisé 70 millions de francs de ventes en Russie et en Ukraine, sur un chiffre d’affaires de 3,2 milliards. La société possède une unité de production et de montage en Russie qui emploie 140 collaborateurs et un centre de distribution en Ukraine où travaillent une trentaine d’employés.

Néanmoins, si elle est peu touchée directement par le conflit, l’entreprise zurichoise pourrait subir des effets à long terme de la crise. En effet, le monde agricole dans son ensemble est frappé par l’envolée du prix de l’énergie et des engrais. « En 2021, la Russie était le premier exportateur d’engrais azotés et le deuxième fournisseur d’engrais potassiques et phosphorés », rappelle l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agri-culture (FAO). Avec leurs marges rognées par les hausses de prix, les agriculteurs pour-raient reporter l’achat de matériel agricole, ce qui risque de peser sur les affaires de Bucher. 

  • Fondation: 1844
  • Siège: WINTERTHUR (ZH)
  • Revenues: CHF 658.6 M
  • Effectif: 2,500
  • Stock Exchange:

Le spécialiste des compresseurs bénéficie de l’augmentation de l’utilisation de gaz liquéfié en Europe. 

Compression a annoncé cesser avec effet immédiat ses ventes en Russie, qui représentaient entre 2 et 5% de son chiffre d’affaires. Pourtant, « les changements qui se dessinent nous offrent des opportunités », estime le CEO de Burckhardt Compression, Marcel Pawlicek, dans un entretien avec Finanz und Wirtschaft. En effet, depuis que l’Europe veut réduire sa dépendance au gaz naturel russe, elle lorgne sur le gaz naturel liquéfié (GNL) américain. Et c’est là que Burckhardt Compression intervient : les compresseurs à piston de l’entreprise sont effet utilisés lors de la liquéfaction du gaz, puis lors de son retour à un état gazeux. Après avoir doublé leurs livraisons ces derniers mois, les États-Unis ont promis  de fournir 15 milliards de mètres cubes supplémentaires de GNL à l’Europe en 2022, ce qui augmentera la demande pour les compresseurs à piston de Burckhardt. Par ail-leurs, l’entreprise suisse bénéficie également de l’essor de l’hydrogène vert, dont la production nécessite aussi l’utilisation de compresseurs.  

  • Fondation: 1874
  • Siège: RAPPERSWIL-JONA (SG)
  • Revenues: CHF 3.5 BN
  • Effectif: 12,000
  • Stock Exchange:

Le leader mondial des installations sanitaires a arrêté la production de son usine en Ukraine. 

Dans un communiqué lapidaire de quatre lignes, le spécialiste des sanitaires Geberit a annoncé le 25 mars qu’il suspendait ses activités en Russie, s’abstenant de mentionner les motivations de sa décision. L’entreprise emploie 70 personnes dans le pays, qui continueront à être payés. Le groupe dispose par ailleurs d’une usine de céramique en Ukraine à Slavouta, à environ 300 kilomètres à l’ouest de Kiev, où travaillent 550 personnes. En raison du conflit, la production y est arrêtée depuis fin février. Geberit emploie aussi une quarantaine de personnes dans son bureau de représentation à Kiev.  Au total, la société réalisait environ 2% de ses ventes en Ukraine et en Russie en 2021. 

  • Fondation: 1974
  • Siège: BAAR (ZG)
  • Revenues: CHF 203.8 BN
  • Effectif: 135,000
  • Stock Exchange:

Le géant du négoce et de l’extraction bénéficie  de la flambée du cours des matières premières.

Depuis le 24 février, jour de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, le titre de Glencore s’est apprécié de près de 25%. Il faut dire que le plus grand groupe de négoce au monde exploite des mines de cobalt, de nickel ou encore d’aluminium – métaux dont les cours se sont envolés depuis le début du conflit. De quoi booster les bénéfices de l’entreprise, d’autant que le géant zougois ne possède pas de mines en Russie ou en Ukraine qui pour-raient être menacées par le conflit. «  Glencore n’a pas d’empreinte opérationnelle en Russie et notre exposition commerciale n’est pas significative », écrit le groupe dans un communiqué publié le 1er mars.

Subsistent néanmoins quelques zones d’ombre : la société suisse reste un gros négociant de l’aluminium produit par la société Rusal, et elle négocie d’autres matières premières russes, en particulier du pétrole. Glencore possède par ailleurs 10,55% du producteur d’alu-minium En+ et 0,57% du pétrolier Rosneft – deux groupes russes sous pression en raison des sanctions internationales. « Nous réexaminons toutes nos activités dans le pays, y compris nos participations dans En+ et Rosneft », précise le groupe. Le 28 février dernier, la valeur de ces participations s’élevait à 645 millions de dollars pour En+ et 183 millions de dollars pour Rosneft. Elles semblent désormais difficiles à vendre : depuis le  3 mars, la cotation de ces deux entre-prises est suspendue sur le London Stock Exchange. 

  • Fondation: 1912
  • Siège: ZUG (ZG)
  • Revenues: CHF 26.8 BN
  • Effectif: 70,000
  • Stock Exchange:

Le premier producteur mondial de ciment doit faire face à la hausse des prix de l’énergie. 

Fin mars, le numéro un mondial du ciment a finalement annoncé « entamer le processus de retrait du  marché russe », où il exploite trois cimenteries, ainsi que trois carrières, et emploie plus de 1000 personnes. Un change-ment de cap pour la multinationale zougoise qui assurait quelques semaines auparavant vouloir maintenir ses activités dans le plus grand pays du monde où l’entreprise a investi plus d’un milliard de francs ces dix dernières années. Si l’exposition directe à la Russie et à l’Ukraine d’Holcim ne dépasse pas 1% de ses ventes, le fabricant doit par ailleurs faire face à la hausse des prix de l’énergie et des matières premières – la fabrication du ciment étant particulièrement énergivore. En 2021, déjà, les fabricants de matériaux de construction avaient subi une inflation énergétique comprise entre 24 et 35%, selon les données de Morningstar. Jusqu’ici, Holcim a pu préserver sa marge bénéficiaire, grâce à la mise en place de tarifs plus élevés. En effet, grâce au boom de la construction, la demande mondiale reste forte, permettant pour le moment aux cimentiers de répercuter 100% de l’inflation de leurs coûts. À terme, la situation va avantager les acteurs qui développent de nouveaux ciments verts moins énergivores, à l’image du béton EvopactZero, lancé par Holcim en 2020, ou du FutureCem développé par l’italien Cementir. 

  • Fondation: 1975
  • Siège: DIERIKON (LU)
  • Revenues: CHF 421 M
  • Effectif: 2,128
  • Stock Exchange:

Ce fournisseur incontournable de l’industrie automobile bénéficie indirectement de l’arrêt des usines ukrainiennes. 

L’an dernier, l’équivalent de 760 mil-lions d’euros de câbles électriques destinés notamment au secteur de l’aéronautique et au marché auto-mobile européen ont été fabriqués en Ukraine, selon l’association des équipementiers automobiles européens (Clepa). Ce type de composant est crucial pour l’industrie. À titre d’exemple, une limousine telle que la Porsche Panamera contient plusieurs kilomètres de faisceaux de câbles. Problème : la guerre a mis de nombreuses usines ukrainiennes à l’arrêt, tarissant la principale source européenne de câbles.

Cette situation profite indirectement à la firme lucernoise Komax, leader mondial des machines permettant le sertissage, la découpe et le test de câbles électriques (un marché appelé « wire processing »). En effet, pour les fabricants de câbles fortement implantés en Ukraine, il y a urgence à se doter de nouvelles machines afin d’augmenter leur production sur d’autres sites. Quelques jours avant  le début de la guerre, l’irlandais Aptiv a par exemple déplacé sa production de câbles vers la Pologne, la Roumanie et la Serbie. « La situation actuelle en Ukraine entraîne une forte demande de machines de remplace-ment de la part des clients », confirme Komax dans un le 15 mars, précisant que, pour cette raison, « il n’est actuellement pas possible de faire une prévision quantitative pour l’exercice 2022 ».communiqué publié 

  • Fondation: 1890
  • Siège: SCHINDELLEGI (SZ)
  • Revenues: CHF 32.8 BN
  • Effectif: 78,000
  • Stock Exchange:

Le géant de la logistique a interrompu ses livraisons de marchandises vers et depuis la Russie.

Ports russes non desservis, centaines de bateaux bloqués en mer Noire, interdiction du survol de la Russie, flambée des prix du carburant… Les répercussions du conflit sont nombreuses et perturbent l’ensemble du transport mondial de marchandises. Actif dans la logis-tique pour le transport aérien, mari-time, ferroviaire et routier, le géant suisse Kühne+Nagel, qui a réalisé une année 2021 record, se montre très prudent pour 2022. « Jusqu’à présent, les perspectives étaient favorables, a expliqué Detlef Trefzger, CEO de Kühne+Nagel, lors de la  présentation des résultats annuels  de l’entreprise le 2 mars. Mais les actes de guerre de la Russie ont  mis en lumière la nature imprévisible de la géopolitique, dont les effets sur le développement économique ne peuvent encore être évalués. »

À l’instar du danois Maersk, leader  mondial du fret maritime,  Kühne+Nagel a annoncé qu’il suspendait toutes ses opérations en Ukraine, ainsi que  le transport de et vers la Russie, sauf pour les produits pharmaceutiques, médicaux et humanitaires. Si  Kühne+Nagel n’a pas donné de chiffres précis, on sait que pour son concurrent français CMA CGM, par exemple, l’activité en Russie, en Ukraine et en Biélorussie représente environ 600’000 conteneurs EVP 
(équivalent 20 pieds) par an, soit  2% de son chiffre d’affaires annuel.

Mais les conséquences dépassent les frontières de ces pays. « La fermeture des couloirs aériens au-dessus de la Russie et de l’Ukraine et l’interdiction faite aux avions russes d’accéder aux espaces aériens nord-américain et européen ont entraîné des restrictions de capacité et un allongement des délais de livraison, certains vols long-courrier, en particulier dans l’hémisphère eurasien, augmentant de trois heures », souligne  Kühne+Nagel. La compagnie a par ailleurs dû cesser d’accepter les réservations pour les transports ferroviaires en provenance de l’Europe, car ces transports passent par la Fédération de Russie.

Dans le domaine maritime, le conflit en Ukraine risque en outre de créer des pénuries de main-d’œuvre, a alerté le 11 mars l’International Chamber of Shipping (ICS), qui représente 80% de la flotte marchande mondiale. En effet, 14,5% des marins de la marine marchande mondiale, soit 1,89 million de personnes, sont soit Ukrainiens, soit Russes. Or une partie de ces professionnels, bloqués dans leurs pays respectifs, ne peut plus travailler. De quoi freiner l’économie mondiale : 90% des marchandises sont en effet acheminées par la mer. Pour le moment, la crise n’a, en revanche, pas suscité un envol des prix du transport. Selon l’indice Freightos Baltic, le prix moyen pour le transport d’un conteneur de 20 pieds sur les principales routes maritimes s’élève aujourd’hui à 9300 dollars. C’est six fois plus qu’en 2020, mais  au même niveau qu’en janvier 2022. 

  • Fondation: 1953
  • Siège: GWATT (BE)
  • Revenues: CHF 39.9 M
  • Effectif: 800
  • Stock Exchange:

Le spécialiste bernois des modules solaires devrait bénéficier de la forte demande pour les énergies renouvelables. 

Depuis le début de la crise, tous les compteurs s’affolent dans l’énergie. Le prix du baril de pétrole s’est durablement installé au-dessus de la barre symbolique des 100 dollars (avec des pics proches des 140) et le gaz atteint des niveaux exorbitants sur les marchés. « La guerre  en Ukraine a mis en lumière la dépendance forte de l’Europe au pétrole et au gaz russes, souligne Hubert  Lemoine, directeur des investissements chez Schelcher Prince Gestion. Les pays de la zone euro importent 40% de leur gaz de Russie  – un chiffre qui grimpe à près de 60% dans le cas de l’Allemagne. »

Depuis le début du conflit, l’Europe tente donc de se débarrasser de cette encombrante dépendance. Et une partie de la solution viendra des énergies renouvelables. Les investisseurs ne s’y sont d’ailleurs pas trompés. « Les actions des spécialistes des énergies renouvelables ont été les premières à profiter de la crise », poursuit Hubert Lemoine. Le titre du chinois JinkoSolar, plus grand fabricant mondial de panneaux solaires, est par exemple passé de 40 dollars le 23 février – un jour avant l’invasion – à 50 dollars le 28, soit une hausse de 25% en cinq jours. Sur la même période, le spécialiste danois des parcs éoliens offshore Orsted a vu sa valeur bondir de 30%.

Même le spécialiste suisse des modules solaires Meyer Burger, dont les résultats financiers inquiètent, a connu un sursaut notable. Son titre s’est envolé de 25% entre le 23 et le 28 février, alors même que le groupe bernois, en pleine restructuration, s’enfonce dans les chiffres rouges. L’an dernier, le chiffre d’affaires de l’entreprise a été divisé par deux, tandis que les pertes nettes se sont creusées, passant de 64,5 millions en 2020 à 100,5 millions de francs. Meyer Burger pourrait néanmoins  renouer avec les chiffres noirs : « Avec la crise ukrainienne, le secteur solaire est considéré comme une nécessité stratégique pour réduire considérablement la dépendance aux combustibles fossiles. Le secteur bénéficie du soutien croissant des politiques de l’Union européenne et des États-Unis (…), écrit l’entreprise dans son rapport annuel. Par conséquent, Meyer Burger bénéficie d’un fort  vent arrière. »

  • Fondation: 1866
  • Siège: VEVEY (VD)
  • Revenues: CHF 87.1 BN
  • Effectif: 273,000
  • Stock Exchange:

Sous la pression des réseaux sociaux, le géant de l’alimentation a dû réduire  sa gamme de produits vendus en Russie. 

À l’instar d’autres géants de l’alimentaire comme Danone ou Burger King, la multinationale veveysane a d’abord réagi avec retenue à l’invasion de l’Ukraine, se contentant de stopper ses activités publicitaires et ses investissements en Russie, ainsi qu’en cessant l’exportation de certains produits comme les capsules  Nespresso. Des actions trop timides pour  Volodymyr Zelensky, qui s’est fendu d’une réaction courroucée : « “Bien manger. Bien vivre” », c’est le slogan de Nestlé, votre compagnie qui refuse de quitter la Russie, a fustigé le président ukrainien le 20 mars, dans une vidéo adressée au peuple suisse. « Les affaires marchent en Russie même quand nos enfants meurent et que nos villes sont démolies. » Sur les réseaux sociaux le hashtag « #boycottnestle » s’est très vite propagé, à grand renfort d’images marketing détournées de l’entreprise, tel le logo de la marque maculé de sang ou arborant le Z symbole des troupes russes participant à l’invasion.

Afin de calmer cette fronde, Nestlé est sorti de son silence via un communiqué publié le 23 mars, clarifiant sa position. « Alors que la guerre fait rage en Ukraine, nos activités en Russie se concentreront sur la fourniture d’aliments essentiels, tels que les aliments pour nourrissons et la nutrition médicale/hospitalière, et non sur la réalisation de bénéfices, écrit la multinationale. Cette approche est conforme à notre objectif et à nos valeurs. Elle défend le principe de la garantie du droit fondamental à l’alimentation. » Nestlé précise avoir suspendu en Russie la vente d’autres marques emblématiques, comme KitKat et Nesquik.

Au total, la multinationale suisse compte plus de 7000 employés en Russie et y possède six usines, dont une située à Perm (production de KitKat notamment), une autre à Samara (transformation de fèves de cacao), et une dernière à Timachiovsk (Nescafé). L’an dernier, Nestlé a réalisé 1,7 milliard de ventes dans ce pays, soit moins de 2% de son chiffre d’affaires qui s’élève à 87,1 milliards de francs. Le groupe possède égale-ment trois sites en Ukraine, dédiés à la production de plats cuisinés, de confiseries et de boissons, où 5800 employés opèrent.

  • Fondation: 1996
  • Siège: BASEL (BS)
  • Revenues: $51.63 BN
  • Effectif: 108,000
  • Stock Exchange:

Le géant des médicaments a cessé ses investissements en Russie, mais continue d’y livrer ses traitements pour le bien des patients. 

« Novartis condamne la guerre en Ukraine. Cet acte de violence non provoqué nuit à des personnes innocentes. » Le géant pharmaceutique bâlois a clairement pris parti contre la Russie dans un communiqué publié le 4 mars. Si Novartis continue de livrer des médicaments au pays des tsars, l’entreprise y a suspendu ses investissements, ses activités promotionnelles et publicitaires, ainsi que le lancement de nouveaux essais cliniques. Elle possède un site de production à Saint-Pétersbourg, qui compte près  de 2000 employés. Par ailleurs, Novartis compte environ 500 salariés en Ukraine. Pour des rai-sons éthiques – les patients ont besoin de leurs médicaments partout dans le monde –, les sanctions occidentales ne visent pas l’industrie pharmaceutique, qui représente 52% des exportations suisses vers la Russie. À l’instar de Novartis, les plus grands laboratoires mondiaux, comme Roche et Sanofi, continuent donc d’expédier leurs produits vers Moscou. 

  • Fondation: 1942
  • Siège: BUSSNANG (TG)
  • Revenues: CHF 3.6 BN
  • Effectif: 13,000
  • Stock Exchange:

Le constructeur de matériel ferroviaire thurgovien a commencé à délocaliser une partie de la production de son usine biélorusse vers la Pologne et la Suisse.

Mardi 15 mars, lors de la présentation de ses résultats annuels,  le fabricant de trains Stadler Rail avait un flot de bonnes nouvelles  à annoncer aux investisseurs : car-net de commandes plein à craquer (17,9 milliards de francs, en hausse de 11% sur un an), chiffre d’affaires réjouissant (3,6 milliards, en hausse de 18%) et solide bénéfice (224 millions, en hausse de 6,2%). Mais ces résultats séduisants ont été occultés par l’actualité et, en particulier, par la présence décriée de Stadler Rail en Biélorussie – pays allié de Moscou et soumis à des sanctions internationales.

Le constructeur thurgovien possède en effet une usine à Fanipol, à une trentaine de kilomètres de la capitale, Minsk, qui emploie plus de 1000 personnes. Ouvert il y a une dizaine d’années dans un climat de « rapprochement politique », précise l’entreprise, ce site fabrique des trains et des trams principale-ment pour les pays de l’ex-URSS. Il contribue pour un peu moins de 10% à la capacité totale de production de l’entreprise. Malgré la pression inter-nationale, « Stadler n’abandonnera pas ses employés et conservera donc son usine », écrit la société dans son rapport annuel.

Néanmoins, la situation actuelle oblige le groupe à s’adapter, notamment parce que les sanctions internationales interdisent à Stadler d’envoyer des composants électro-niques vers son usine. Le fabricant a mis en place un plan social sur son site biélorusse, dont une partie de la production est en train d’être relocalisée dans l’usine polonaise de  Siedlce et en Suisse. De quoi retarder les livraisons à venir ? « Moins de 2% du carnet de commandes de Stadler Rail, qui s’élève à 17,9 milliards de francs, est fabriqué localement, ce qui peut être encore réduit pour s’assurer que la production se fait dans les délais via une relocalisation », rassure l’entreprise dans son rapport annuel.

La société, qui ne possède aucune transaction en provenance de la  Russie et de l’Ukraine dans son  carnet de commandes, pourrait toutefois être impactée par le renchérissement des matières premières  et l’inflation liés à la guerre. Au final, « l’impact financier ne peut pas en-core être complètement évalué et dépend grandement de l’évolution de la situation », conclut le groupe dans son rapport annuel.

  • Fondation: 1983
  • Siège: BIEL/BIENNE (BE)
  • Revenues: CHF 7.313 BN
  • Effectif: 36,000
  • Stock Exchange:

Le secteur du luxe a dû prendre ses distances avec la Russie, un marché qui représente 1 à 2% du chiffre d’affaires de cette industrie. 

L’horloger biennois, propriétaire de 17 marques dont Breguet et Blancpain, a interrompu toutes ses exportations vers la Russie. Si le groupe – de nature plutôt discrète – ne donne aucun chiffre sur l’impact de cette mesure sur ses comptes, la banque UBS estime que Swatch réa-lise 2 à 3% de ses ventes en Russie. Swatch n’est pas seul dans ce cas : depuis le début de la guerre, la plu-part des marques de luxe ont quitté le pays des tsars, à l’instar du groupe genevois Richemont, ou des français LVMH, Kering et Hermès. Si la Russie peut apparaître comme une terre de prédilection pour le luxe, elle ne représente en réalité qu’une part réduite du chiffre d’affaires du secteur : à peine 1 à 2%, selon les experts, loin derrière la Chine, principal moteur de cette industrie. 

  • Fondation: 1872
  • Siège: ZURICH (ZH)
  • Revenues: CHF 70.7 BN
  • Effectif: 56,000
  • Stock Exchange:

Si l’exposition de l’assureur au marché russe est faible, il a été touché par les effets indirects de la guerre. 

L’histoire pourrait faire sourire, si elle n’était liée au conflit meurtrier qui se joue en Ukraine. Dimanche 27 mars, Zurich Insurance a annoncé retirer temporairement son logo des réseaux sociaux – un Z blanc sur fond bleu – pour ne pas être suspecté de soutenir Moscou. Il faut dire que la lettre Z, apposée sur les véhicules militaires russes utilisés dans le conflit, est devenue depuis l’emblème du soutien aux forces armées de la Fédération  de Russie.

Au-delà de cette anecdote, l’assureur suisse semble peu exposé au marché russe. En 2014, l’entreprise avait vendu une partie de ses activités destinées aux clients privés en Russie à OLMA Group et s’est retirée en 2021 du projet gazoduc Nord Stream 2. L’assureur, qui conserve une clientèle d’entreprises en Russie, affirme agir « rapidement pour assurer être en conformité  totale avec le régime de sanctions en évolution, quelles que soient les complications opérationnelles et les implications financières ». Si Zurich Insurance ne donne pas de chiffres précis, le français Axa et le suisse SwissLife ont souligné que leur exposition aux marchés russes était minime, respectivement de 200 millions d’euros et 60 millions de francs.

Néanmoins, la plupart des assureurs pourraient subir les conséquences in-directes du conflit, notamment en rai-son de leur clientèle d’entreprises des domaines de l’aviation ou de la marine, secteurs impactés par les sanctions internationales. À titre d’exemple, l’assureur Lloyd’s of London, dont seulement 1% du chiffre d’affaires dépend directement de l’Ukraine et de la Russie, estime ainsi que la guerre aura des conséquences « majeures » sur l’industrie de l’assurance dont il est « difficile d’évaluer l’impact financier complet à ce stade précoce ».